jeudi 21 mai 2015

Much Loved (Zin li fik) de Nabil Ayouch


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#8

- Much Loved (Zin li fik)
Maroc 2015
De Nabil Ayouch
Avec Loubna Abidar, Halima Karaouane, Asmaa Lazrak, Sara El Mhamdi Elaaloui
Durée : 1h48
Quinzaine des réalisateurs

Noha, Randa, Soukaina, Hlima sont des filles qui vivent ensemble dans un appartement à Marrakech, jeunes, belles, elles aiment rire, boire, danser, se chamailler et manger. Le pitch pourrait s’arrêter ici tant le sujet est avant tout une tranche de leurs vies.
Leurs vies de putes.

Nabil Ayouch nous raconte ces vies de prostituées marocaines dans une ville touristique, leurs boulots, dans des soirées hyper chic entourées de Saoudiens en mal de sensations, l’alcool, la drogue, le machisme exacerbé … coulent à flots. Le tout entouré d’un esthétisme parfois complice, tentant de mettre le spectateur en porte-à-faux par rapport à ce que le film semble vouloir dénoncer : la violence des rapports humains autour du “plus vieux métier du monde”, un poncif qui reste tabou et hypocritement peu abordé dans la société marocaine.
Sauf qu’à y regarder de plus en plus près, la vie de ces filles, riches et  - relativement - indépendantes ne semble pas être, toutes proportions gardées, si terrible que ça…
En d’autres termes, l’aspect “docu-fiction” de quelques moments du film nous éloigne finalement du récit (les filles, attachantes, touchantes, formidablement humaines)  pour s’enfoncer dans un constat. C’est choquant mais, simplement, et sans dégagements, c’est leur vie, et puis c’est tout.
La passivité de la première partie du film, qu’on croyait un peu feinte dans la superficialité pour mieux interpeller le spectateur par la suite, semble irrémédiablement figée.
Et le film de nous laisser avec un gout amer de crasse, de scandale, de société dégueulasse, certes, mais teinté d’un autre gout : celui d’un film “agréable” et au bout du compte, “oubliable”.

mercredi 20 mai 2015

Taklub (Le piège) de Brillante Mendoza


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#7

- Taklub (Le piège)
Philippines 2015
De Brillante Mendoza
Scénario : Honeylyn Joy Alipio
Avec : Nora Aunor, Julio Diaz, Soliman Cruz, Lou Veloso, Ruby Ruiz
Durée : 1h37
Un Certain Regard

Philippines, le typhon Hayan a tout dévasté sur son passage et les familles survivantes vivent dans des tentes, confrontées aux dangers permanents de la nature hostile et des eaux meurtrières. Quand ce n'est pas le feu.
Une famille entière disparaît dans l'incendie d'une de ces habitations de fortune au milieu d'un no man's land dans lequel les habitants tentent de reconstruire un semblant de vie. Accrochés à leur foi et anéantis par leurs doutes.
Autour de la personnalité de Bebeth, (Nora Aunor) les êtres défaits tentent de conjurer le sort qui s'acharne sur eux.
Un film fort et difficile d'accès tant par la puissance des images - nous sommes plongés en permance dans cette détresse en forme de flots d'eaux qui tombent des cieux et des yeux - que dans la force des sons - si doux et parfois à la limite insoutenables et saturés de cris et de vents.
Dans une urgence totale, proche des corps vivants et des âmes errantes, Brillante Mendoza signe ici un film qui ne se laisse pas apprivoiser facilement.
Il termine son film par une citation de la Bible, un temps pour tout (extrait d'Ecclésiaste 3.1) que je vous  propose ci-dessous, sans prosélytisme, juste comme une lecture. 

 1 Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux
 2 un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté
3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir
4 un temps pour pleurer,  et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser
5 un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres; un temps pour embrasser, Et un temps pour s'éloigner des embrassements
6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour garder, et un temps pour jeter
7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre; un temps pour se taire, et un temps pour parler
8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.


A perfect day de Fernando Leon de Aranoa


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#6

- A perfect day
Espagne, 2015
De : Fernando Leon de Aranoa
Scénario : Paula Farias (nouvelle : 'Dejarse llover') / Fernando Leon de Aranoa
Avec : Benicio del Toro, Mélanie Thierry, Tim Robbins, Olga Kurylenko, Fedja Stukan
Durée : 1h45
Quinzaine des réalisateurs

À l'approche de la fin de guerre en Bosnie, un groupe de travailleurs de l'humanitaire est confronté à l'absurdité et au tragique sur le terrain. Le fil rouge de cette comédie (car c'en est une) est … une corde. Le plan d'ouverture du film (qui ne déplairait pas aux frères Coen s'ils voyaient les films de la Quinzaine) est en effet la remontée du fond d'un puits du cadavre d'un homme épais. Jeté volontairement pour polluer l'eau de la région, il faut absolument le sortir de là, mais la seule corde dont dispose l'équipe se brise. Tout au long du film, le prétexte de la résolution de cette situation, déjà absurde en soi, permet au réalisateur Fernando Leon de Aranoa, de décrire hommes et des femmes travailleurs d'une ONG sans tomber dans les clichés. La comédie permet de rire avec eux et leurs problèmes relatifs aux autorités militaires, locales, à l'ONU, aux rapports avec la population et à traverser la désolation de paysages en guerre. Sublimes prises de vue, de ce village entièrement détruit dans lequel un enfant, Nikola, veut récupérer son ballon dans la maison où il vivait avec ses parents, sans voir l'horreur que découvrent Mambru (un Benicio Del Toro éclatant) et Sophie (Mélanie Thierry, d'une crédibilité confondante). Et pourtant le décalage avec la comédie fonctionne jusque dans les moments les plus poignants. Une belle réussite que l'on doit également au reste du casting international, Tim Robbins, grande gueule ( B.) le rôle d'un homme revenu de tout comme on en avait plus vu depuis longtemps et Fedja Stukan (Damir) un interprète local qui les accompagne et traduit les mots, aussi avec ses yeux.

Un jour parfait, celui où vous irez voir ce film, dès sa sortie.

mardi 19 mai 2015

Le tout nouveau testament de Jaco Van Dormael


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#5

- Le tout nouveau testament
Belgique, 2015
De Jaco Van Dormael
Scénario : Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig
Avec : Benoit Poelvoorde, Yolande Moreau, Catherine Deneuve, François Damiens.
Durée : 1h45
Quinzaine des réalisateurs

L'histoire du film ne se résume évidemment pas au pitch que tout le monde a déjà lu ou vu quelque part, Dieu habite à Bruxelles et c'est un sale type incarné par Benoît Poelvoorde.
On le sent, on le sait, Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig ont bien déliré sur l'idée de ce tout nouveau testament, ne s'empêchant à peu près rien pour une comédie naïve, poétique et déjantée aux tons surannés. Le film égrène les nouveaux apôtres comme autant de courts-métrages, perles naturelles que l'on enfile sur le chapelet de nos émotions.
Au cœur d'un Festival dans l'air du temps, où tout semble grave, en guerre et en danger, le film de Jaco Van Dormael semble sortir de la malle à jouets d'un grenier oublié et éclaire les pupilles des spectateurs en y remplaçant les apocalypses déjà vues par une genèse inédite.
On y retrouve le tout Jaco, ses questionnements sur le destin, ses visions d'un futur en maquettes, la Belgique comme décor kitsch. Le casting est réjouissant, pour ne citer que Catherine Deneuve qui nous cloue à chacune de ses apparitions et un Benoît Poelvoorde dans un beau concentré de lui-même.

Quitter son siège avec déjà l'envie de revoir le film, c'est comme un miracle.


dimanche 17 mai 2015

Maryland de Alice Winocour


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#4

- Maryland
France, 2015
De Alice Winocour
Avec : Matthias Schoenaerts, Diane Kruger
Durée : 1h40
Section du Festival : Un Certain Regard

Vincent est un militaire français qui revient d'Afghanistan, traumatisé par la guerre, mais ce n'est pas le thème du film. Il est militaire et revient de la guerre, fait un petit boulot de bodyguard autour d'un mafieux Libanais, de sa somptueuse villa et de sa femme du même acabit, mais ce n'est pas le thème du film non plus.
Le thème du film c'est … Matthias Schoenaerts, par devant, par dessus, derrière sa nuque, sur le coté, en bas, inquiet, apeuré, perdu, vif, obnubilé, épuisé, traqué, malade, mais protecteur. Protecteur de la belle femme riche incarnée par  Diane Kruger et protecteur de son fils, un enfant prétexte.
Sur une ambiance de flous scénaristiques, de flous picturaux, de sons étouffés, la réalisatrice Alice Winoncour essaye avec beaucoup de forces en présence et une belle manière de faire du cinéma, de nous faire croire en Vincent. Le problème est que Vincent n'a que deux ou trois postures (j'ai froid, j'ai peur, je suis craintif) et que dès qu'il se met à parler en faisant plus de 2 phrases, on y croit plus vraiment, les mots sonnent faux.  Et le thriller ne prend pas.
C'est dommage parce que sur les 100 minutes que dure le film, environ 75 sont consacrées à Vincent. Mais il est creux. Même à travers la violence et le sang.
Il y a 15 ans, ce rôle aurait été parfait pour Jean Reno.

samedi 16 mai 2015

Ni le ciel, ni la terre de Clément Cogitore.


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#3

- Ni le ciel ni la terre
France, 2015
De Clément Cogitore
Scénario : Thomas Bidegain, Clément Cogitore
Avec : Jérémie Renier
Durée : 1h40
Section du Festival : Semaine de la Critique

Pour parler de ce film il nous faut un pitch, copié-collé, le voici d'abord :

Afghanistan 2014. À l'approche du retrait des troupes, le capitaine Antarès Bonassieu et sa section sont affectés à une mission de contrôle et de surveillance dans une vallée reculée du Wakhan, frontalière du Pakistan. Malgré la détermination d'Antarès et de ses hommes, le contrôle de ce secteur supposé calme va progressivement leur échapper. Par une nuit de septembre, des soldats se mettent à disparaître mystérieusement dans la vallée.

Fin du pitch et début d'un film fort et maîtrisé. Clément Cogitore a trouvé dans le capitaine Bonassieu (Jérémie Rénier) son propre  Martin Sheen, le capitaine Benjamin d'Apocalypse Now de Coppola. Une comparaison qui ne garde de proportions que celles des ténèbres et de la peur. Les soldats,  - ici des Français mais n'y a t-il pas une seule sorte de soldats - ,  confrontés au mystique dans une mission qui tourne au cauchemar. Les hommes disparaissent, certes, mais le spectateur n'a pour yeux que ceux des caméras infrarouges et des plans subjectifs sur des soldats apeurés et déstabilisés dans leurs croyances, des deux cotés d'une frontière absurde et rocailleuse. Il y a du Babel dans les yeux des Afghans.
L'intensité du jeu, parfois et c'est le seul bémol, un peu trop juvénile du capitaine Rénier est saisissant. À la fois cartésien et onirique, le film ne tombe jamais dans le fantastique facile et offre un huis-clos aux horizons infinis, surtout la nuit. Une bande son extrêment colorée, en contraste avec une image quasi noir et blanc, la musique y est religieuse et signée Eric Bentz et François-Eudes Chanfrault.

Un film qui reste, qui entête.


Hrutar ( Béliers) de Grimur Hakonarson


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#2

- Hrutar ( Béliers)
Islande 2015
De Grimur Hakonarson
Scénario : Grimur Hakonarson
Durée : 1h33
Section du Festival : Un certain regard.

C'est l'histoire d'une vallée à la fois sublime et désolée, en Islande. Deux frères, voisins de fermes, ne s'y parlent plus depuis 40 ans, leurs béliers sont menacés et leurs destins vont se réunir.

Comment s'imaginer en commençant la vision de ce film que le destin de deux vieux barbus islandais élevant des béliers au fond d'une vallée isolée, pourrait à ce point soulever des émotions ? C'est pourtant ce que parvient à faire Grimur Hakonarson, en nous plongeant dans la vie de ces frères, si loin, si proches. Au prétexte d'un concours local pour élire le plus beau bélier de la vallée, le réalisateur explore les relations inexistantes de deux frères éleveurs, qui vont devoir, comme tous ceux de la région, abattre toutes leurs bêtes à cause d'une maladie contagieuse. Dans cette adversité contre un système hygiéniste qui paraît absurde, l'un des deux se remet à boire tandis que l'autre décide d'abattre lui-même chacune de ses bêtes. Filmés avec une esthétique froide, au plus proche des corps et des âmes, les frères vont à nouveau communiquer ensemble.
Vient ensuite un formidable récit tramé de désespoir et d'animalité, le tout trempé dans glacial hiver islandais. Un film juste. À voir.

Découvrez la bande-annonce ici.

Un etaj mai jos ( L'étage du dessous) de Radu Muntean


Cette année à Cannes, j'ai eu la chance de voir pour vous :

#1

- Un etaj mai jos ( L'étage du dessous)
Roumanie, 2015
De Radu Muntean
Scénario : Radu Muntean
Durée : 1h33
Section du Festival : Un certain regard.

Le scénario de Radu Muntean est mince : un homme , Patrascu, est le témoin auditif d'une dispute qui tourne mal  ( un crime) à l'étage en-dessous de chez lui. Il sait qui est le tueur , il le connaît mais il se tait devant la police : pourquoi. ?

Sur une trame narrative formidablement réaliste, une sorte de filmage à la "Derrick" version roumaine, Radu Muntean prend son spectateur par la main dans les méandres de la culpabilité d'un innocent ( le témoin ) et de l'innocence affichée du meurtrier. Viennent alors les moments de doutes et de prise de conscience du seul Patrascu, coincé dans sa vie rangée, entre son petit boulot, sa femme et son fils unique. Le film nous égare vers la seule véritable accroche émotionnelle qui passe l'écran, le regard perdu de la conscience de cet homme qui n'a rien d'exceptionnel. Justement.
Tentant maladroitement de rendre le récit universel en fournissant des portes ouvertes et en ne refermant que celle d'un règlement de comptes entre hommes à coups de poings, le réalisateur roumain nous lâche la main rapidement et termine son film tout seul, comme il l'a commencé.